L’homme intérieur et ses métamorphoses – Marie-Madeleine Davy

 » Quand il se trouve disposé à la vraie intériorité, qu’il laisse hardiment tomber toute chose extérieure.  » Eckhart

La vocation des hommes nouveaux – dont l’ère s’annonce et a déjà commencé – sera d’être voués au « sanctuaire de l’homme intérieur ». Ces derniers mots appartiennent aux Pères du Désert de Gaza. Tout se poursuit. La nouveauté est que ce « sanctuaire » ne sera plus fréquenté par une très faible minorité choisissant le désert extérieur comme lieu d’élection, mais par un grand nombre vivant parmi la foule tout en se tenant dans le désert du dedans.

marie madeleine davy

Le mot  » création  » est en général appliqué à une œuvre que l’homme a sortie de lui-même. Ici, Marie-Madeleine Davy parle de la création de l’homme par lui-même, non pas pour faire de lui un chef-d’œuvre qu’il contemplerait dans le miroir de Narcisse, mais pour conquérir sa condition d’homme total.

Spécialiste de la pensée cistercienne et proche de la spiritualité orientale, l’auteur nous invite à découvrir l’histoire de toute personne qui, refusant d’être le jouet des événements dans un monde où les valeurs s’effondrent, tente de découvrir le fond de son être.

 

Ses conférences attiraient des foules imposantes et tous ses livres sont régulièrement édités : maître de recherches au CNRS, elle était surtout en quête de l’infini qui est en nous. Elle en parlait avec fougue et bon sens. Elle nous invite à la métamorphose.

Conférencière pudique mais inspirée, ce n’est pas tant la voix rauque, d’homme, de Marie Madeleine Davy qui retenait l’attention que “l’éloquence sacrée”, inoubliable, avec laquelle elle donnait corps et âme à la Présence intérieure qui l’habitait et surgissait comme à l’improviste… Celle qui ne parlait que debout, la cigarette à la main, fut une médiéviste reconnue pour ses connaissances de la « philosophie monastique » et l’originalité de son regard. Son itinéraire est celui d’une femme engagée dans une recherche passionnée, et intériorisée, de la vérité. Son écho nous poursuit… Celle qui avait fait sienne une phrase de Dostoïevski dans Les Possédés, “Dieu a été le tourment de ma vie”, repose depuis le dimanche 1er novembre 1998 au cimetière de Saint-Clémentin (Deux-Sèvres). Sa tombe, anonyme, porte ces simples mots : “Sois heureux, passant.”

S’orienter vers l’Être, vers l’Unité, exige le détachement de soi parce que lui seul permet d’aimer : “Qu’il s’agisse de l’Orient ou de l’Occident, nous ne sommes plus à l’époque des maîtres, mais à celle du gourou intérieur, de l’Église intérieure.” Marie-Madeleine l’a trouvé dans le silence et une “extrême solitude”. “Tout silence équivaut à un au-delà, à une ascension.” Alors, le sacré peut surgir, toujours inattendu, toujours neuf, pour une visite brève ou durable, et, le temps d’une rencontre, “il n’y a plus rien à chercher”…

Dans un de ses livres majeurs, Le Désert intérieur (Coll. “Spiritualités Vivantes”, Albin Michel), elle dit : “Celui qui sait… rend grâces… tout en se taisant. C’est bien au silence qu’aboutit la démarche conduisant à la libération, du moins à son approche. Celui qui a perçu le silence, ne serait-ce que de très loin, a commencé à visiter un lieu inconnu. Sans l’avoir voulu, il se différencie de ceux qui ne partagent pas le même choix. Il ne fera rien pour se mettre à part. Au contraire, il tente d’avoir les mêmes gestes, un identique langage. Il ne souhaite pas se faire remarquer. Tout en se mouvant à l’aise dans l’existence, d’une façon d’ailleurs totalement relaxée, son seul effort consiste à s’adapter, à chaque instant, à ce qui ne présente pour lui aucun intérêt ou au contraire l’enchante… Le silence n’est pas vu et il est perçu par l’oreille du dedans. Il n’est pas vu et il devient palpable. Il n’est pas vu et il est possible de le toucher à la façon d’un océan.”

Toute sa vie en quête du “sanctuaire de l’homme intérieur”, Marie-Madeleine n’a cessé de prôner la voie de l’intériorité et des dépouillements successifs : pour devenir un homme neuf, choisissant une nouveauté de vie, le chemin du dedans, bien que sans repos, est le plus court. Établie dans l’“arche” nue et vaste du désert, elle regarde pourtant la foule avec tendresse et bienveillance : elle sait que “tous sont appelés et qu’il y aura beaucoup d’élus”. “Actuellement, le désert intérieur est comparable à une île habitée par quelques insulaires. Demain, elle sera un continent devenant de plus en plus vaste.” L’élan vers l’intériorité est pour elle invincible : “il vaincra”.

Pour s’ajuster, autant que possible, à la Présence ardente et lui rester fidèle, Marie-Madeleine Davy est restée célibataire. Cela était pour elle un choix de vie : “Il existe deux types de mariage, l’un est lié à la chair, l’autre à l’esprit. Ce dernier se présente comme un authentique mariage.” Transfigurée par le silence et sans cesse “démangée des ailes”, elle a terminé sa vie retirée du monde, les mains ouvertes, loin de toutes influences indésirables.