Vimala Thakar :  » l’énergie du silence « 

Nombre de femmes ont parcouru les sentiers abruptes de la  » spiritualité « . Certaines ont partagé leur quête, d’autres, parvenues à son terme, se sont enfermées dans le silence.
Vimala Thakar a choisi de dénoncer les obstacles dressés sur le chemin de la liberté intérieure. Elle s’y est employée pendant de nombreuses années, jusqu’à ce que la pusillanimité de son auditoire, effrayé par les perspectives découvertes, ne la décourage et la contraigne à la retraite.* Vimala Thakar, née en 1925, est décédée le 15 mars 2009

(…)  » Je disais que, si on voit réellement que tout ce que l’esprit a rassemblé et que tout ce que la pensée a construit est inutilisable pour découvrir la signification de la vie et résoudre les conflits et les contradictions en soi-même, cette compréhension aura pour résultat un état de non-identification qui est le contenu de la liberté. C’est la libération.
Pendant des milliers d’années, cet état de liberté a été recouvert de mystère, comme s’il avait été le privilège de quelques élus, comme si c’était quelque chose de mystique. Laissez-moi vous assurer qu’il n’y a rien de mystérieux au sujet de la liberté. C’est aussi simple qu’un brin d’herbe dansant dans la brise. C’est aussi simple qu’un bouton s’épanouissant en une fleur. La compréhension des limitations de la psyché humaine crée un état de non-engagement qui est humilité.
Permettez-moi d’aborder cette question d’une façon différente. L’état de non-engagement, l’état de non-identification, culmine dans le silence. Le silence, non pas comme une absence d’activité, non pas comme une chose imposée à l’esprit, mais la cessation spontanée de l’activité mentale. Et le résultat est immédiat, savez-vous. Il n’y a pas décalage entre la compréhension et sa traduction dans la vie réelle. C’est encore un mythe de penser que vous comprenez d’abord et que vous n’essayez d’harmoniser votre vie qu’après. C’est l’une des plus graves illusions que l’esprit humain a entretenues pour justifier sa paresse. La paresse et le laisser-aller sont comme la lèpre. Cela se répand peu à peu dans votre être. Le laisser-aller du corps et de l’esprit a pour résultat une habitude d’ajournement. Cet état d’ajournement est théorisé, rationalisé, justifié aussi…Oh ! vous connaissez la misère de tout cela ! [ Ailleurs, Vimala précisera :  » L’ajournement est un mode de suicide « . ]
J’essaie de communiquer avec vous, et cette communication verbale est extrêmement difficile ; j’essaie de dire que la compréhension des limitations de votre psyché, de sa nature conditionnée, a pour résultat un arrêt spontané de l’activité mentale.
Prenons un exemple. Je me lève le matin et je vois ma femme, mon mari ou mon enfant. Si j’ai réalisé que je ne pouvais pas comprendre mon mari, ma femme, ou mon enfant par l’esprit, si j’ai compris que tant que je les regarde ainsi, je regarde l’image que mon esprit a créée, je les regarde sur l’écran de mon jugement et de ce que mon esprit aime ou déteste, de ses valeurs et de ses idées préconçues. Donc, je ne suis pas vraiment en train de les voir ; j’essaie de me projeter sur mon mari ou ma femme autant et aussi longtemps que l’autre personne permet cette imposition et cette projection. Je dis :  » Ah ! Je l’aime, et il m’aime !  » Et s’il résiste à cette projection, je dis qu’il y a une tension entre lui et moi. Donc si je réalise que, tant que je regarde l’autre personne mentalement, je ne la regarde pas du tout, à ce moment de conscience, l’humilité s’éveille et je regarde ma femme, mon mari, mon enfant à travers l’humilité qui est silence. Je les regarde à travers le vide de l’esprit. Attention ! Pas le vacant ! Le vide n’est pas le fait d’être vacant, le vide n’est pas une lacune ( ceux-ci sont des choses négatives ).
Au moment où l’esprit est silencieux, l’être tout entier devient actif. Ainsi vous regardez l’autre à partir de cette totalité. Le silence est l’opération de la totalité de votre être. Et alors, vous découvrirez une nouvelle personne. Essayez cela quelquefois. C’est vraiment une nouvelle personne qui a été avec vous dans la maison, faisant la cuisine pour vous ou gagnant de l’argent pour vous. Il y aura une fraîcheur dans votre vue même, une fraîcheur dans votre regard et autour de la personne qui a été avec vous ; et vous direz :  » Bigre ! Je n’avais jamais vu cette personne !  »
Nous sommes tellement centrés sur nous-mêmes que nos perceptions sont aussi centrées sur nous-mêmes. Et une personne centrée sur elle-même ne peut jamais regarder quelque chose dans la vie, ne peut pas être en relation avec les autres êtres humains. Elle est si occupée par son propre moi, par son ego, par ce qu’elle aime, ce qu’elle déteste, ses pensées, ses émotions ! Elle aime le monde seulement si le monde lui permet de se projeter sur lui. Nous vivons, pour la plupart, de cette façon. Nous créons des écrans de résistance, et l’ajustement des résistances mutuelles est appelé relations. C’est cela la matière des relations humaines. J’adapte quelques-unes de mes idées préconçues et de mes préférences aux vôtres, vous adaptez les vôtres aux miennes et nous appelons cela une famille. Nous appelons cela amitié.
C’est pourquoi l’oratrice disait hier que les êtres humains sont encore à naître. Ce sont seulement des fragments qui ont émergé de l’animal humain qui habite ce globe. Et les fragments sont quelquefois très charmants, mais l’être humain harmonieux, total, est encore à naître. C’est alors seulement qu’il y aura une religion humaine, et alors seulement il pourra y avoir une société humaine « .