Témoignage d’un burn out…

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Dans l’accompagnement d’une personne proche ou déjà dans en burn out, une partie essentielle du processus de guérison consiste à analyser ce qui a conduit au burn-out et à mettre en place des stratégies pour que cela ne se reproduise plus.  on peut tout à fait travailler sur les facteurs internes : apprendre à avoir des attentes moins importantes, moins se mettre la pression au niveau des délais et des finitions du travail, accepter de faire « bien » et non parfaitement.
Vous yrouverez ci-dessus un accompagnement spécifique pour les personnes vivant ou se sentant proche d’un burn out – Flora Aubin.

« Je me disais que j’étais crevé, que j’allais m’en sortir. Le psy a parlé de burn-out »

Mathieu, Pauline, Amalia, Edouard… Ils sont seize à témoigner dans le livre « Mon travail me tue », en librairie le 3 février. Leur point commun ? Ils ont été mis KO par le travail. Un jour, ils ont craqué. L’Obs publie en exclusivité le témoignage d’Edouard, cadre dans la banque. Extraits

Edouard n’est pas du genre à se plaindre. (…) Un mélange d’orgueil, de dignité et de pudeur lui interdit de détailler spontanément ce qu’il a vécu. En revanche, cet homme au regard direct et bienveillant est intarissable sur les dérives éthiques de cette banque haut de gamme dans laquelle il a aimé travailler jusqu’à ce qu’elle change brutalement de stratégie. Enfin, il finit par avouer : « Oui, bon, j’avais des bourdonnements d’oreille, des migraines, des pertes d’équilibre. » Un jour, il a perdu connaissance.

 » J’avais une femme, deux enfants, une vie heureuse, et un boulot qui me convenait quand un chasseur de têtes m’a contacté pour cet établissement bancaire. »

Edouard est excité par la proposition juteuse qu’on lui fait en 2011. Il ne sait pas alors qu’il prend, à 36 ans, la pire décision de son parcours professionnel. (…) Edouard se retrouve conseiller en gestion de patrimoine et directeur d’un « bureau » privé, « une entité dédiée à une clientèle aisée mais pas fortunée », qui a entre 100.000 et 1 million d’euros de côté. (…) Le bureau privé est une sorte de salon où l’on peut causer, un cabinet bancaire en appartement. « Un endroit sympa, un concept novateur, une excellente stratégie », tout pour plaire à Edouard. (…)

Au début, c’est exaltant. Edouard se démène pour débusquer de nouveaux clients. (…) Tout se passe très bien pendant dix-huit mois. (…) La hiérarchie d’Edouard est satisfaite de sa recrue. « J’avais une bonne évaluation de performance. » En 2013, le bruit court que la maison mère concocte une réorganisation. (…)

Dans la petite agence en appartement très flexible où Edouard exerce ses talents, ils sont quatre. « On apprend qu’on va perdre notre assistant, un employé extrêmement précieux par ses qualités humaines, apprécié de la clientèle. Il doit être remplacé, nous dit-on, par une organisation numérique. » (…) La hiérarchie se veut rassurante. « Le procès organisationnel sera bien rodé. »

Seul, pour le travail de quatre

En fait, ça ne fonctionne pas. (…) Plus grave, la banque procède à un second plan social. (…) « Nous nous retrouvons à deux, le directeur et moi. » A deux, un peu désespérés. (…) Edouard constate vite que ce sont tous les bureaux privés qui sont « flingués », selon son expression. (…) Un quart des effectifs de la banque sont virés en deux ans. (…) Plusieurs personnes craquent gravement. En 2014, le chef direct d’Edouard est en arrêt-maladie neuf mois sur douze. (…) « Il était très fidèle, très ‘corporate’. » Ce chef ne comprend pas ce qui arrive. (…) Edouard, impuissant, voit cet homme qu’il estime sombrer.

« Ses arrêts-maladie interminables ont débouché sur une inaptitude à tout poste dans l’entreprise. » Autrement dit, un burn-out. En attendant, Edouard se retrouve quasiment seul dans son agence, avec la charge de travail de quatre personnes.

Il a fallu que je me retrousse les manches. J’ai fait cet effort, car j’aime mon boulot. C’était du 8h30-19 heures sans déjeuner. J’étais relativement protégé par mon directeur régional, un homme honnête, plutôt écœuré par le gâchis, les abus et les errements auxquels il assistait. »

En juillet 2014, quand ce dernier part en retraite, la pression s’accroît sur Edouard. « Comme j’étais seul pour remplacer les trois absents, la hiérarchie pensait qu’il fallait me serrer de près. Moi qui avais été embauché pour mon sens de l’entreprenariat et pour mon autonomie, je me suis retrouvé extrêmement contrôlé en interne. » Il n’est pas contre le principe.

« Mais quand on est seul à tout porter, c’est contraignant. Il faut rendre compte de tout, à chaque instant, cela bouffe du temps, et la défiance règne. Avec l’informatisation, la hiérarchie sait tout de votre travail, et on vous montre du doigt dès qu’on n’est pas dans les volumes prévus. » Comment, seul pour faire le boulot de quatre personnes, ne pas se sentir traqué ? « J’ai eu alors l’impression de devenir fou. »

En outre, l’objectif de rentabilité à court terme affiché par l’établissement pose très concrètement un problème éthique à Edouard. « Cela signifiait que, sur le terrain, on forçait les commerciaux à vendre des produits plus intéressants pour la banque que pour la clientèle. » C’est ce qui lui est le plus douloureux encore aujourd’hui, quand il y pense. (…) La direction redouble de recommandations.

 » Non seulement on me coupait mes moyens mais on me demandait de tromper le client en lui vendant des produits inintéressants. »

(…) Edouard se résigne à contre-cœur : « On se dit qu’il faut continuer à bosser », dans l’espoir de rester. (…) Edouard découvre qu’il n’est pas le seul à souffrir. Le comité hygiène et sécurité de sa boîte commande un audit sur les risques psychosociaux. Très alarmiste, le rapport des experts ne mâche pas ses mots, en septembre 2014 : « Les entretiens […] ont mis en évidence de multiples clivages, des injonctions paradoxales, et des atteintes nombreuses à l’image de soi, au besoin de sécurité, au besoin de sens et de cohérence, au besoin relationnel, et au besoin du travail bien fait. » Il parle de « conséquences humaines catastrophiques », de « processus psychologique destructeur ».

Promotion et félicitations

Le médecin du travail lui aussi alerte la direction sur une situation qu’il qualifie de « danger grave et imminent ». Le nombre des arrêts maladie a augmenté, celui des dysfonctionnements, des erreurs, bref des litiges avec les clients aussi. Edouard lui même voit bien qu’il ne peut satisfaire ces derniers comme avant : « On a du mal à se démultiplier. » (…) Edouard est déchiré. Il se dit qu’il doit continuer à travailler, pour sa famille et par fidélité à ses clients. Mais il éprouve un sentiment grandissant de dégoût.

« A mes yeux, ça n’avait plus aucun sens. » Il s’engueule lui même : « Pourquoi tu te lèves ce matin ? Tu ne sers à rien ! » Une autre voix lui distille : « Si, si, tu as des clients, et ils n’ont pas à pâtir de ce qui se passe dans les coulisses. » (…) Bientôt, il ne peut plus garder pour lui son désaccord avec la nouvelle politique. « Après une période sur la défensive, j’ai commencé à me rebiffer. » Il sèche certaines réunions où l’on évalue les performances, où l’on compare avec les collègues. Quand on lui dit de vendre le produit B, il s’entête à vanter le A, meilleur pour les clients. « De fait, je me suis marginalisé. » Il finit par sortir du bois et dénoncer ouvertement les dysfonctionnements de la maison. A bout, il appelle la direction des ressources humaines (RH) :

 » Je n’en peux plus, j’arrête, je veux négocier une rupture conventionnelle. »

Le rendez-vous est refusé (…). Un petit jeu s’instaure entre Edouard et ses managers. « Dès qu’ils sentaient que je craquais, ils lâchaient la bride, toléraient que je ne remplisse pas bien mon agenda pendant quelques jours. Dès qu’ils voyaient que je plongeais carrément, que je m’éloignais trop de la ligne, ils me reprenaient en main de façon musclée. » En décembre 2014, il est convoqué au siège régional pour un entretien. Un responsable national est descendu de Paris. « L’entretien a été extrêmement cordial, ça m’a fait du bien de me vider. Je leur ai dit que ça n’allait pas, que j’étais isolé, seul pour abattre le boulot de quatre personnes, que je n’avais toujours pas de téléphone professionnel, et que les clients m’appelaient sur mon mobile personnel, y compris le week-end et pendant le mois d’août. » Édouard sort soulagé de ce rendez-vous.

Quelques jours après, il reçoit un mail de la direction. « Mon cahier de doléances avait été réduit à deux phrases, et on m’expliquait que mes résultats frisaient l’incapacité professionnelle. » Il comprend alors que ses patrons montent un dossier. « Pour me foutre à la porte. » (…) Deux semaines plus tard, en janvier, son directeur direct est viré, il ne reviendra donc pas de son congé maladie. (…) Edouard pressent qu’il est le prochain sur la liste.

 » Je me suis mis à bosser comme un âne. Encore plus vite, encore plus fort, pour écarter tout risque de me faire virer comme un malpropre. Plutôt que de subir des reproches professionnels, je voulais être en position de force pour partir à mon heure et à mes conditions. »

Eh oui, lui, le frondeur, il vend le produit B à tour de bras, « la mort dans l’âme ». Les mails de félicitations pleuvent. « Dans cette organisation tayloriste à courte vue, je suis promu. On me nomme directeur, avec un certain nombre d’avantages. » Il a tout fait pour l’obtenir, cette promotion. « C’était pour moi une assurance-vie. Je l’ai fait pour ça et, quand je l’ai eue, ça m’a rendu malheureux. »

Les deux personnes qui l’avaient confessé en décembre lui proposent un rendez-vous en mai. « Tu t’es bien battu, je t’apporterai une caisse de champagne », lance le responsable national. « Non, viens sans rien », répond Edouard. « Quand il est arrivé, j’étais apathique. Je ne manifestais plus ni tristesse ni joie, ni aucune émotion. Je ne ressentais plus rien. »

« Vous ne vous en sortirez pas »

Depuis ce jour de janvier 2015 où il a décidé de contre-attaquer, de se protéger, en adoptant la politique de la direction, il est devenu l’ombre de lui-même. Tous les soirs, il s’effondre devant la télé. Il regarde des films pour s’endormir très tard et se réveille trois ou quatre heures après, bien avant l’aube. « Mes passions, le golf, m’occuper de mes enfants, tout ça je ne le faisais plus. » Son épouse le pousse à sortir s’aérer.

« Moi, je n’avais plus envie de rien, j’avais l’impression que le temps m’échappait. Toute la semaine, j’attendais tant le week-end que je n’en faisais rien. »

Quand elle voit que sa promotion ne fait aucun plaisir à Edouard, sa femme prend rendez-vous pour lui avec le médecin du travail. « Cela s’est mal passé, je ne sais pas parler de mes problèmes. S’il m’avait posé les bonnes questions, j’aurais peut-être répondu. Je n’avais jamais été arrêté de ma vie et je ne l’ai pas été cette fois non plus. » Il a constamment des bourdonnements d’oreille, des maux de tête, des pertes d’équilibre, mais il se fait violence. « Je me disais que j’étais crevé, qu’il ne faut pas s’écouter, que j’allais m’en sortir. »

Trois semaines après cet entretien, le médecin suggère tout de même à Edouard de rencontrer un psychologue du travail. Là, face à lui, il se libère enfin de tout ce qu’il a sur l’estomac. Le psy diagnostique un « syndrome anxiodépressif » et parle de « burn-out ». Il lui explique que c’est son environnement professionnel et l’organisation de son travail qui sont nocifs. Quelques jours plus tard, en rentrant chez lui après le travail au volant de sa voiture, Edouard perd connaissance dans une file de véhicules au ralenti. Un concert d’avertisseurs le réveille. Il est au coeur d’un bel embouteillage. Le médecin de famille le met en congé d’autorité.

 » J’avais de plus en plus de symptômes que je continuais à traiter par le mépris. Beaucoup de problèmes de peau, de l’eczéma, des boutons, je passe les détails… J’étais dans le potage, je ne dormais plus, mais mes clients avaient mon numéro perso, et il n’y avait personne au bureau pour leur répondre. »

Le psy l’exhorte à les lâcher : « Il faut arrêter, répétait-il, si vous n’acceptez pas de les lâcher, vous ne vous en sortirez pas. » (…) Finalement, le médecin du travail, suivi par le médecin de la Sécu, confirme son « inaptitude » au travail : « Il savait que j’étais incapable de reprendre le boulot chez cet employeur. L’idée même de pousser la porte de l’agence m’est encore insupportable.  » (…)

Savoir qu’il a un burn-out l’a finalement libéré : « Cela me rassure de mettre des mots sur mon mal-être, ça me permet de croire que je suis normal. » En revanche, il ne dit à personne, dans sa ville, qu’il est en arrêt maladie. « J’ai honte. Et je leur dirais quoi, à mes clients, à mes relations ? En province, dans mon métier, on fait partie des notables, un petit peu. » Alors, il se tait…

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Ce témoignage est un extrait de "Mon travail me tue", un livre d'Emmanuelle Anizon(journaliste à l’Obs) et de Jacqueline Remy.
Sources l'Obs