Etre courageux, c’est parfois endurer, parfois rompre

Etre courageux, c’est parfois endurer, parfois rompre – Cynthia Fleury

Philosophe et psychanalyste, elle insiste sur l’importance pour chacun de construire son propre destin. C’est à cette condition que la démocratie sera sauvegardée.

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Quand elle était jeune doctorante en philosophie, Cynthia Fleury rêvait à une existence en retrait, consacrée à la recherche et à l’écriture, loin du brouhaha de la cité… La vie en a décidé autrement, et la jeune femme a progressivement appris à occuper le devant de la scène. Pour s’engager tous azimuts. La petite quarantaine, habituée des débats et appréciée des médias pour son verbe tranché et la clarté de sa vision, Cynthia Fleury cumule aujourd’hui les activités : chercheur en philosophie politique et psychanalyste, elle enseigne à l’American University of Paris. Membre du Comité consultatif national d’éthique, elle fait également partie du think tank de la Fondation Nicolas Hulot pour la nature et l’homme et intervient dans le cadre de la cellule d’urgence médico-psychologique de Paris (Samu). Depuis ces différents postes d’observation, la philosophe constate les dérives et les dysfonctionnements propres à l’individu et à la démocratie, à l’heure où, la crise aidant, chacun se replie sur soi. Comment y remédier ? Comment remettre le sujet au cœur du collectif ? C’est à ces questions brûlantes que s’attelle son nouvel essai, Les Irremplaçables, qui prolonge la réflexion entamée dansLes Pathologies de la démocratie et La Fin du courage.

Pourquoi ce titre, Les Irremplaçables, qui oriente le lecteur vers un horizon romanesque ?

La littérature est bien plus puissante que la philosophie puisqu’elle ne produit pas de discours dogmatique, figé. Avec ce titre romanesque, j’ai voulu évoquer le récit de soi, la puissance créatrice de chacun. Un être irremplaçable est en effet quelqu’un qui s’engage dans un processus d’individuation, autrement dit dans la construction de son propre destin. Le livre est publié au sein de la collection Blanche de Gallimard qui, en dehors de la fiction, a toujours connu une tradition d’existentialisme philosophique, avecJean-Paul Sartre, Simone de Beauvoir, etc. Cela faisait sens d’investir le thème de l’irremplaçabilité de façon existentielle et ouverte, alors que la théorisation philosophique donne un sentiment de clôture. L’enjeu, c’était d’entrer dans cette dynamique d’engagement et de créer une responsabilité pour chacun de nous : comment ce destin individuel alimente-t-il un destin plus collectif ? Voilà la question essentielle.

Vous vous inscrivez dans le champ de la philosophie politique ; la démocratie est au centre de votre réflexion.

Oui, et les irremplaçables, au départ, c’était pour moi les démocrates. Si je parle précisément d’engagement, c’est que je ne vis pas dans cette illusion de la pérennité démocratique. A l’heure où les intégrismes, les fascismes et les populismes prolifèrent, le souci de la durabilité démocratique apparaît ; comment protéger la démocratie ? Comment fait-on pour que les individus aient le souci de conserver l’Etat de droit ? Je me suis rendu compte qu’un individu qui n’a pas travaillé à faire émerger une juste individuation ne se souciera pas de préserver la démocratie. Le souci de soi et le souci de la cité sont intimement liés.

De quelle façon ?

L’individuation et la démocratie fonctionnent à mes yeux comme un ruban de Möbius, comme les deux faces d’une même réalité. Bien sûr, l’Etat de droit produit les conditions d’émergence d’un individu, mais il ne perdure qu’à la condition d’être revitalisé, réinventé, réformé par les sujets libres. Si l’Etat de droit ne demeure qu’une réalité formelle, il entraîne une déception considérable qui le met en danger. Il doit donc s’incarner, et ce corps de l’Etat de droit, c’est celui des différents individus qui le composent. Mais, ces dernières années, le néolibéralisme a défiguré l’Etat de droit et désingularisé les sujets. L’Etat de droit signe là son arrêt de mort : car seul un sujet bien individué se soucie de le protéger, et non pas le sujet aliéné que l’on côtoie actuellement.

Vous évoquez ainsi la dérive « entropique » des démocraties contemporaines. De quoi s’agit-il ?

En thermodynamique, l’entropie mesure l’état de désordre d’un système : elle croît lorsque celui-ci évolue vers un désordre accru. Or, depuis une trentaine d’années, les démocraties occidentales sont traversées par une dynamique de travestissement, de marchandisation délirante et sans précédent, qui fait de nous des entités interchangeables, remplaçables, mises au service de l’idole croissance. Chacun peut en faire l’expérience, que ce soit dans l’univers de la finance, de la consommation, de l’écologie, à travers tous ces phénomènes de captation, de rationalisation extrême, de rentabilité outrancière qui ne s’interrogent ni sur leurs présupposés ni sur leurs attendus. Mais l’expression d’entropie démocratique, c’est encore autre chose, cela renvoie au désordre interne de la démocratie, à ses dysfonctionnements qui relèvent de sa nature même. Cela, Tocqueville l’a parfaitement analysé en définissant ainsi la démocratie : de bons principes, théoriquement justes et éthiquement acceptables, qui produisent des effets pervers. La construction de l’Etat de droit, c’est l’aventure de ce fossé entre les principes et les pratiques.

Pourriez-vous donner un exemple ?

Chez Tocqueville, les principes se changent en passions ; ainsi, la passion du principe d’individuation, c’est l’individualisme. Le sujet individualiste est passionné par lui-même, autocentré, replié, grisé par l’ivresse de soi, alors que le sujet individué met en place un regard sur le monde extérieur, déploie et assure un socle, une assise, qui lui permet d’entrer en relation avec ce qui l’entoure. L’aventure de l’irremplaçabilité, la voie de l’individuation, ressemble ainsi sous maints aspects à celle de la dépersonnalisation. Il ne s’agit pas de devenir une personnalité, d’être dans la mise en scène de l’ego. L’enjeu est au contraire relationnel : il s’agit de se décentrer pour se lier aux autres, au monde, au sens.

1974 : Naissance à Paris.
2000 : Thèse de philosophie sur la « métaphysique de l’imagination ».
2005 : Publie Les Pathologies de la démocratie.
2010 : Chercheur au Muséum national d’histoire naturelle. Publie La Fin du courage.
2013 : Membre du Comité consultatif national d’éthique.