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Les femmes sont contraintes de casser les codes de notre société – Cynthia Fleury

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Photo RUDY WAKS/Madame Figaro

Cynthia Fleury – Philosophe, psychanalyste, professeur, chercheur

 

Share economy, révolution digitale, lanceurs d’alerte… De toutes parts, les lignes bougent. Comment expliquez-vous ce désir actuel de « casser les codes » ?

Nous vivons une époque propice à la rupture, car les inégalités augmentent. Tout part de là. La majorité de ceux qui étaient inclus il y a trente ans se retrouvent aujourd’hui soit exclus, soit fortement précarisés. Ces injustices nouvelles, qui frappent notamment les jeunes mais aussi la plupart des actifs de la classe moyenne, provoquent des frustrations, des rancœurs et un fort sentiment de déclassement liés à une méritocratie en panne. Ces constats d’adversité et de déchéance incitent à modifier les codes. On ne peut pas constituer la base de la démocratie et ne jamais avoir le sentiment d’en être. Plus que de casser les codes, il y a un fort désir de les réinventer. Et pas seulement dans les pays industrialisés. La share economy, par exemple, traverse l’Europe, les États-Unis, l’Inde, l’Amérique du Sud, l’Afrique… C’est un mouvement global.

On peut en dire autant de la révolution numérique…

Bien sûr ! C’est même le nœud gordien des mutations actuelles. Internet s’est construit autour de l’horizontalité, du réseau, de l’arborescence, dont on ne maîtrise pas l’évolution. Dans notre société hiérarchique et verticale, cela change forcément la donne. Car la puissance des réseaux sociaux ne dépend pas de votre statut, mais de votre implication réelle. Revient en force, aujourd’hui, une méritocratie de l’engagement, qui donne aux citoyens le sentiment de reprendre un peu la main. Je suis frappée de voir que ces nouveaux codes sociaux utilisent… les codes sources, sans formule de style ! Un des grands mouvements libertaires actuels du Net, qu’on appelle l’open source, vise à donner à tous accès aux logiciels informatiques. Cette véritable révolution se fonde sur une démarche d’égalité, d’inclusion, d’une plus juste répartition des richesses. Partager ce qui est derrière, donner à voir l’invisible, avoir accès aux codes sources, pouvoir à son tour les modifier, c’est redonner du pouvoir à tous, avec l’idée que chacun peut participer à la définition de la communauté.

Ne craignez-vous pas l’importance que les algorithmes prennent dans nos vies ?
Il est clair que l’interprétation massive des données personnelles et l’émergence de l’intelligence artificielle représentent une révolution dont on ne prend pas encore pleinement la mesure. Ni de manière positive ni de manière négative. Nous pouvons consolider la data publique, utiliser les algorithmes pour mieux aider la décision publique, et non la confisquer. Les algorithmes ont aussi permis le «flash crack » (effondrement de la Bourse en quelques instants), c’est-à-dire davantage de dysfonctionnement spéculatif. Donc créer des usages éthiques, contrôlés, équitables, non discriminants de la data est un enjeu démocratique considérable.

« Avoir les codes, c’est une conquête »

De tous temps, les nouvelles générations ont ressenti le besoin de casser les codes. Est-ce un mouvement de balancier naturel dans une société ?
Oui, et depuis toujours. Car si ces rites sociaux sont immuables en eux-mêmes, dans leur contenu, ils sont profondément plastiques. Pour faire communauté, on utilise différents outils, dont les codes, qui servent à inclure, à initier ou, au contraire, à ostraciser. Ils renvoient à toute une série de normes, de valeurs, de comportements ou d’habitus, pour reprendre un terme bourdieusien. Ces grandes règles du vivre ensemble régissent notre système sociétal. Elles se construisent à la fois par nos traditions, par la culture actuelle et par les récits communs que nous projetons sur l’avenir. C’est-à-dire par une conjonction « passé-présent-futur ». Or, nous ne sommes pas à égalité devant ces rites sociaux. C’est toute la problématique des héritiers et du déterminisme social, qui se joue dès la naissance. Ceux qui n’ont pas les codes ignorent même qu’ils ne les ont pas. Ces protocoles formels et informels jouent à la fois sur le visible et l’invisible. Certains les subissent, d’autres participent à leur révolution constante. Avoir les codes, c’est une conquête, une prise de pouvoir.

Pourquoi les femmes sont-elles en première ligne dans ce combat ?
Parce que notre société est très majoritairement régie par des codes patriarcaux et masculins. Numériquement, les femmes forment la majorité des citoyens. Mais culturellement et sociologiquement, elles restent minoritaires. Au sommet de la pyramide, les grandes instances du pouvoir politique et économique ne les représentent pas. Si elles veulent construire un autre modèle de société, transmettre à leurs enfants une autre histoire plus inclusive, plus humaniste, elles sont obligées de se positionner et de s’engager. Parce qu’elles subissent ces codes, elles sont contraintes de les casser. Voilà pourquoi elles jouent un rôle transformatif clé.

Cela exige de briser des barrières psychiques…
Bien sûr, aussi bien chez soi que chez les autres. En psychanalyse, on appelle cela le principe de l’autorisation. Beaucoup de patientes me disent ici : « Je ne m’autorise pas. » Elles ont l’intuition de subir un code invisible, mais sans vraiment l’identifier comme une soumission. Et elles ne se sentent pas non plus légitimes à participer à sa définition. Les raisons sont nombreuses : mésestime de soi, déterminisme social… Et un jour, des femmes s’autorisent, dans le sens où elles deviennent auteurs de nouveaux codes. Ces pionnières fondent les codes de demain.

Est-ce une forme d’émancipation ?
Nécessairement. Mais pour devenir autonome, il faut à la fois se désaliéner du regard des autres, devenu trop pesant et insupportable, et dans le même temps, être reconnu par eux. Le code réinventé vous donne le sentiment d’en être, pas de façon statutaire, mais humaine, de faire partie de la communauté. Au final, il y a une vraie gratification sociale. Car, ironie de la chose, quand vous passez votre vie à casser les codes, à la fin de votre parcours, vous êtes souvent identifié et institutionnalisé comme celui qui a transgressé les codes et établi leur nouvelle grammaire.

Philosophe, psychanalyste, professeur, chercheur, vous intervenez à Polytechnique, à HEC, au SAMU social, à l’Hôtel-Dieu … Vous-même vous cassez les codes !
Je n’en ai pas le sentiment… À mon humble niveau, je réfléchis à ces questions d’inclusivité. Pour parvenir à mon objectif, qui est la justice sociale, je déconstruis le caractère arbitraire des codes. Car le but des codes est de faire croire à leur évidence. Mon travail consiste à démontrer la mystification sur laquelle ils reposent et à ouvrir la définition de cette « fiction » nécessaire, en la rendant plus respectueuse des droits de chacun.

Se libérer d’un système, reprendre du pouvoir sur sa vie, réaliser son individuation… Au fond, est-ce devenir un « irremplaçable », pour reprendre le titre de votre dernier livre ?
Tout à fait. C’est refuser les liens imposés par une société patriarcale régie par des relations marchandes, qui tendent à chosifier l’individu. Je déconstruis ce qui est proposé comme structure dominante. Mais j’ai bien conscience de vivre en interdépendance. Et mon individuation va se construire non pas dans un lien dominant-dominé, mais dans une relation rénovée avec autrui, qui fonctionne avec de nouveaux critères. C’est redevenir « sujet », considérer que je peux être agent de ma vie. Et je le constate tous les jours : de plus en plus de citoyens prennent ce chemin-là et deviennent des « irremplaçables ».

Tags : Cynthia Fleury, Psycho, Philosophie, sexisme, Femme, droits des femmes

Sources  :  Dalila Kerchouche – Figaro madame

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