Tout le monde peut-il devenir psy ?

Sascha van der Werf
Photo Sasha Van der Werf

Personne ne devient psy par hasard…

Tout sauf un jeu

« Chez les psys comme chez les personnes qui s’orientent vers cette discipline, cette envie d’aider est toujours présente », remarque Christine Huillier, directrice de l’IAT-Lille, institut de formation à l’analyse transactionnelle. Selon Virginie Megglé, formatrice à la Société française de psychanalyse adlérienne et intervenante à la Sigmund Freud University de Paris (établissement privé), être psy tient d’abord de la vocation : « On le devient malgré soi. » Mais, avertit-elle, « tout le monde peut produire un effet thérapeutique sur un autre – un ami en crise, un proche endeuillé, un collègue de travail stressé. Il ne faut pas imaginer que, pour autant, on est destinés à devenir psy.

Actuellement, la profession attire trop souvent des personnes qui, en fait, auraient besoin d’aller consulter elles-mêmes. Elles perdent leur emploi ou le sentent menacé et s’inscrivent dans un institut de formation alors qu’elles devraient au contraire entreprendre un travail personnel ». Avant de se lancer hâtivement sur cette voie, il s’agit donc d’interroger ses motivations réelles : qui veux-je soigner ? Les autres ? Moi ? Olivier Douville, psychanalyste et maître de conférences en psychologie, déplore cette ruée vers la psy : « C’est une réponse presque mécanique à une société qui psychologise tous les problèmes, et qui réduit les conflits sociaux et professionnels à des problèmes psychiques. J’en appelle à davantage de sérieux. Si l’on a besoin de se sentir utile, militer dans un parti ou un syndicat, s’inscrire dans un cours de théâtre ou un atelier d’écriture, tenir compagnie à des personnes âgées est souvent plus judicieux. »

Feriez-vous un bon psy ?

Des motifs difficilement avouables, émergeant à certains moments clés d’une thérapie personnelle, peuvent aussi être à l’origine de ce désir : être aimé comme on aime son psy, se figurer que les thérapeutes savent séduire qui ils veulent ou qu’ils souffrent moins  que les autres. « Les patients souhaitent alors devenir psys comme les écoliers se rêvent instits », constate Virginie Megglé. Ils idéalisent une profession qui est tout sauf un jeu ou une position de pouvoir (même si cette tentation existe, un psy digne de ce nom n’y succombera pas).

Enfin, ceux qui se disent que ça leur permettra de gagner leur vie tranquillement, sans avoir de comptes à rendre, doivent renoncer à cette illusion. Ce métier n’a rien de tranquille. Il implique un grand sens des responsabilités. Et peut présenter des risques, comme la rencontre avec des patients déstabilisants et parfois dangereux.

Se faire le médicament de l’autre

On l’aura compris, être psy, au sens où l’on dit « je suis très psychologue » – perspicace, compréhensif – n’a pas grand rapport avec la psychothérapie. L’intérêt pour la dimension psychique de l’existence est également insuffisant pour exercer cette profession. « Être psy, c’est se faire le médicament de l’autre », résume Olivier Douville. « C’est une façon d’être au monde, d’être avec l’autre, analyse Virginie Megglé. C’est souvent parce qu’on a été l’“enfant-thérapeute” d’une famille à problèmes, le parent de ses propres parents, que cette façon d’être s’est inscrite en nous. »

« Ce sont sans doute aussi nos expériences de bébé, d’enfant, de parent, toutes ces expériences où nous avons donné et reçu, de l’amour, de la haine, ces expériences que nous avons pu penser, réfléchir, qui ont été pensées pour nous, qui nous permettent d’être dans une disposition “suffisamment bonne” envers nos patients, écrit la pédopsychiatre Anne-Marie Garnier dans Quelles compétences pour le thérapeute ? (Thérapie familiale, 2004/4, volume 25). Et c’est grâce à cela que peut se construire notre compétence de thérapeute, qui consiste à rendre compétents ceux qui viennent nous consulter. »

Bruce Wampold, professeur de psychiatrie à l’université du Wisconsin, aux États-Unis, a listé les talents du bon thérapeute dans la revue de l’American Psychological Association  : être doué pour les relations humaines, savoir accueillir l’autre, lui faire entendre qu’il peut être compris, lui redonner de l’espoir sans nier ses difficultés, être capable d’analyser ses propres réactions et émotions, et être assez ouvert pour passer sa vie à se former. Car pour devenir thérapeute aujourd’hui, il faut être capable de suffisamment de constance et de détermination pour se lancer dans de longues études – et même, pour dire vrai, des études sans fin.

Si, en séance, le thérapeute est seul face à son patient, son métier ne s’exerce pas dans la solitude. Au contraire ! Il fait contrôler son travail par un confrère plus expérimenté (une sécurité pour  ses patients comme pour lui), il échange avec ses pairs, participe à des colloques, continue de penser avec d’autres, et de se former. Choisir d’être psy, c’est choisir un mode de vie.

Avoir un solide bagage culturel

Jusqu’à ces dernières années, n’importe qui pouvait apposer une plaque de psychothérapeute sur sa porte. Depuis 2012 et la version définitive de la loi Accoyer, ce titre est réglementé. La question de la formation adéquate devient donc centrale. Si les universités dispensent des diplômes officiels – psychologue, psychiatre, médecin –, elles n’enseignent pas le soin, la capacité d’aider le patient à aller mieux, à s’épanouir, à changer.

Virginie Megglé est formelle : « Quand vous sortez de la fac de psycho, il vous manque l’essentiel : l’expérience pratique. » C’est dans des stages sur le terrain (l’hôpital, la prison, le foyer  social, le dispensaire) que l’on apprend. En se confrontant à des personnes en souffrance. De très nombreux thérapeutes estiment que l’apprenti psy doit aussi être prêt à se doter d’une culture en sciences humaines – philosophie, anthropologie, sociologie – afin de s’ouvrir l’esprit. Olivier Douville assure, lui, qu’il faut s’intéresser à l’art, à la création : « Être psy et ignare, ce n’est pas possible, les psys incultes sont une calamité. » Il s’agit donc d’un domaine réservé aux curieux.

Une loi mal pensée

Depuis 2012, le titre de psychothérapeute est réglementé, après une dizaine d’années de controverses et de débats houleux. En 2000, Bernard Accoyer, député et médecin ORL, organise un colloque sur le thème « Les psychothérapies et la loi ». Puis il dépose une proposition de loi destinée à lutter contre les charlatans, qui réserve le titre de psychothérapeute exclusivement aux psychologues cliniciens, aux psychiatres et aux médecins généralistes. Cette loi est très imparfaite car elle permet à des psychiatres non formés à l’écoute et à une méthode de psychothérapie – et surtout n’ayant jamais travaillé sur eux-mêmes – de recevoir des patients en psychothérapie..

Aimer le travail en groupe

Aujourd’hui, de nombreuses écoles privées – parfois fort chères, malheureusement – proposent un enseignement sur plusieurs années pour devenir psychopraticien. Mais un compte en banque bien approvisionné ne suffit pas.

« Les personnes dont les motivations ne sont pas claires sont recalées, de même que les étudiants qui n’ont pas dépassé leurs problèmes personnels, affirme Isabelle Crespelle, vice-présidente de la Fédération française de psychothérapie et psychanalyse (FF2P). En fait, ceux qui ne sont pas prêts abandonnent d’eux-mêmes, relativement rapidement. »

« Au cours d’une formation, les étudiants évoluent, remarque Christine Huillier. On les voit développer une écoute accueillante qui laisse l’autre être ce qu’il est. Parce qu’ils ont compris que chacun se construit dans sa singularité, avec son histoire. La formation améliore des compétences, des qualités présentes en germe au départ. Mais il y a des étudiants que nous n’encourageons pas à poursuivre. Ceux qui, malgré leur implication et leur bonne volonté, restent habités par des processus psychiques inconscients qui pourraient être dommageables pour leurs futurs patients, donc pour eux-mêmes. » 

Inutile de s’inscrire dans une formation en cas d’allergie au travail en groupe. Les aspirants psys doivent en effet en passer par des centaines d’heures de supervision individuelle et collective. Ils se voient proposer des jeux de rôle mettant en scène des séances où chacun est alternativement le thérapeute et le patient.

Savoir penser par soi-même

Réaliser après quelques mois de pratique que cette voie n’est pas la bonne n’est pas exceptionnel. C’est presque toujours le cas quand la profession a été idéalisée. Une chose est sûre : il n’existe pas de méthode ni de voie valable pour tous conduisant à devenir un bon psy. « C’est forcément un itinéraire qui dépend de la singularité de chacun », affirme Olivier Douville.

Virginie Megglé : « Il y aura toujours des psys calamiteux, et la loi n’empêchera jamais les déviances. S’il est essentiel de créer des cadres dans lesquels certaines personnes deviendront psychothérapeutes, la vraie psychothérapie est au-delà des rigidités institutionnelles. Un professionnel réellement inspiré doit justement pouvoir résister à l’aspect formel, parfois sclérosant des formations. Et réussir à penser par lui-même, malgré les pesanteurs inhérentes à toute institution. Être psy est un métier de créateur… et de résistant. »

Le psy nouveau est arrivé

Avec la réglementation du titre de psychothérapeute, désormais réservé aux psychologues et aux psychiatres, le thérapeute de l’âme se nomme à présent psychopraticien. Ce spécialiste – non psychologue, non psychiatre – s’est formé théoriquement et pratiquement dans une école ou dans une institution pendant plusieurs années (entre cinq et dix ans). Il n’est en rien un psy au rabais. Il a obligatoirement travaillé en profondeur sur lui-même, et a expérimenté les outils et les méthodes qu’il propose à ses patients. Le titre n’est pas réglementé mais le psychopraticien a été reconnu par une association, par ses pairs ; son travail est supervisé, contrôlé, et il se conforme à une charte déontologique.

 

Source internet- psychologie.com